Le ultime

Après les attentats, quelques réflexions

Dix jours sont désormais passés depuis le jour où Paris a subi la pire attaque terroriste depuis la deuxième guerre mondiale, et il n’est pas encore facile de trouver les mots pour surmonter l’étonnement, la rage, la peur, l’indignation, la douleur –la douleur surtout. Il n’est pas facile de recoudre ensemble les bribes de pensée qui se sont succédées au cours des jours ayant suivi les attentats, jours confus pendant lesquels on a vécu suspendu à moitié : d’un côté la vie qui reprend ses droits, de l’autre la peur qui ne passe pas, la pensée qui retourne continuellement aux victimes, la tristesse qui pénètre partout, la crainte qu’il ne sera plus possible de vivre comme avant.

Mais une fois que les premières émotions se sont dissipées reste – intact, impérieux – le besoin de comprendre, de s’interroger sur le pourquoi de ces attentats. De trouver de vraies réponses à des vraies questions après le carrousel des manifestations de solidarité, des simplifications de tabloïd et des excessives déclarations d’amour de la presse française et étrangère.

Les français jihadistes

Vendredi 13 novembre au moins huit jeunes, en majorité français ou belges, ont épaulé des armes de guerre et ont tué 130 personnes, pour la plus grande partie du même âge qu’eux. Bilal Hadfi, le plus jeune des terroristes, avait précisément vingt ans : la première question à se poser, c’est pourquoi ils l’ont fait.

Ces jeunes sont des points d’interrogation qui frappent à la porte de notre conscience, ils sont des pierres jetées contre les vitres de notre vie tranquille. Qu’est-ce que peut pousser un jeune né en France, à quelques kilomètres d’une grande ville, à se convertir à l’Islam jihadiste sur internet, à décider de partir en Syrie combattre pour le rêve d’un état théocratique qui occupe toute la région de Sham, et – une tiède soirée de novembre – à mettre une ceinture explosive, à prendre une kalashnikov pour aller massacrer des inconnus ? Ceux qui, après les attentats, ont cherché à comprendre les raisons de ces actes inhumains ont souvent été accusés de « justificationisme ». Rien ne peut justifier les assassins, évidemment. Mais essayer de comprendre ne signifie pas justifier ; comprendre est nécessaire et choisir de ne pas essayer de le faire serait criminel.

En 2014, David Thomson, reporter de France 24 et RFI, a publié un livre intitulé Les français jihadistes, résultat de plusieurs mois d’enquête et d’interviews de ces jeunes français qui avaient choisi de partir en Syrie pour combattre leur guerre sainte. Ce qui émerge, au fil des pages, c’est la recherche désespérée de sens de ces gens qui – déçus par ce que la société leur offre – finissent par le trouver dans l’extrémisme religieux. Souvent ils appartiennent aux deuxièmes générations, et viennent de ces banlieues montrées du doigt comme viviers de criminalité, et par la suite scandaleusement laissées seules par un Etat qui délibérément choisit de marginaliser des portions entières de sa population. Clairement c’est atroce qu’ils deviennent les proies de criminels sans scrupules, de recruteurs de chair-à-canon, et finissent par se faire séduire par les sirènes de la violence. Mais la question la plus déchirante à se poser est : quelle alternative leur a offert notre société ? Quelle alternative leur a-t-on proposé ?

Le fait que des jeunes soient prêts à mourir et à tuer, persuadés par une foi dévoyée et violente, est un signal de l’échec de notre société. Elle a échoué, parce qu’elle laisse derrière elle les plus pauvres, les plus seuls, les différents, et permet qu’ils glissent à travers les plis du système, qu’ils finissent oubliés par tout le monde, sans nulle autre voie de salut que le refuge identitaire de la religion : “On est nés entre deux cultures: en France, on nous appelle les enfants d’immigrés. Au Maroc, on nous appelle les enfants de l’étranger. On est une génération déracinée, sans repères.” [Yassine, interviewé par Thomson]. Elle a échoué, parce que les zones d’éducation prioritaire ont comme seul résultat la création d’écoles-ghettos, où ceux qui le peuvent choisissent de ne pas mettre leurs enfants, et où – au lieu d’y envoyer les meilleurs professeurs possibles – on envoie les jeunes diplômés faire leurs preuves. Mais surtout, elle a échoué car elle n’a rien offert à rêver à ces jeunes. Rien de plus qu’un téléviseur plasma dans le salon et une voiture plus puissante. Rien.

Réagir aux attentants

Et pourtant, devant cet échec désormais manifeste, la première réaction – bien diffusée par les journaux et autres moyens d’informations – a été de proclamer une sorte d’orgueil parisien, fait d’incitations à retourner au bar se bourrer la gueule, de proses tire-larme qui célèbrent la joie de vivre à la française (le fameux commentaire d’un lecteur américain du New York Times en est un parfait exemple) ou de drapeaux tricolores d’un goût douteux. Paris était encore en train de compter ses morts quand le home page de Facebook s’est transformé en défilé de drapeaux français.

Le message qui est passé est : n’ayez pas peur, on combattra le terrorisme en allant boire au bar, en dînant au restaurant et en faisant du shopping aux Galeries Lafayette. En bref : en consommant, en consommant, en consommant. En se gavant de futilités comme si cela défendait notre liberté. Notre liberté de choisir la marque des corn flakes au supermarché, évidemment. Puisque chaque attaque provoque une fermeture identitaire, même inconsciente, le résultat du 13 novembre a été de nous faire sentir obligés d’étayer idéologiquement et matériellement le statu quo. Et lorsque nous défendons notre liberté de consommer irrationnellement, nos chefs politiques et militaires massacrent des autres civils à quelques milliers de kilomètres de nos villes.

Mais on n’en a pas assez, des morts ? Quinze ans de folle et insensée guerre à la terreur n’ont-ils pas été suffisants pour se rendre compte qu’on est juste en train de créer un monde plus moche et plus méchant où faire grandir les générations futures ? L’échec total de la politique américaine post-11 septembre n’a-t-il pas été suffisant pour nous faire comprendre que ces guerres, on ne peut pas les gagner ? Cette fois il n’y a même pas eu besoin de déclarer la guerre au terrorisme, car en guerre on y est déjà depuis des décennies. (Même si nos gouvernements ont voulu nous faire croire qu’on pouvait faire la guerre par procuration, avec les drones et les bombes, anéantissant des milliers de vies sans avoir l’horreur à portée de vue… Bah, non – on ne peut pas.) En guerre contre un monstre que nous avons créé et que nous continuons à financer. Nous qui, aveugles devant l’Apocalypse, comme écrivait Günther Anders dans les années 50, nous obstinons à rester, par exemple, esclaves du pétrole et autres carburants fossiles. Devinez quelle est l’une des premières ressources de l’état islamique….

Un autre monde est – encore – possible

Telle est donc la réponse qu’on a décidé de donner : bombes, patriotisme et défense de la société de consommation dont on est devenus esclaves. Esclaves que des autres esclaves tuent, convaincus de le faire pour un idéal, alors que tout cela advient pour les mêmes raisons pour lesquelles on a toujours combattu les guerres : pouvoir, argent, intérêts géopolitiques.

Pourtant une autre réponse est possible. Une réponse qui ne soit pas les bombardements, qui ne soit pas la défense d’un ordre social et politique destiné à s’écrouler pour sa propre iniquité. L’attentat du 11 septembre 2001 ne détruisit pas seulement le sens de sécurité que l’Occident avait jusqu’à ce moment-là, mais coupa aussi l’élan des mouvements no global et altermondistes qui se développaient pendant ces années.

Dans une semaine à Paris aura lieu la COP 21, qui évidemment se déroulera sans manifestations publiques car la France a prolongé l’état d’urgence. Ça pourrait vraiment être l’occasion d’un changement. Mais, encore une fois, si c’est la peur qui gagne, si on n’écoute pas toutes les voix, si le système se referme sur lui-même en refusant toutes formes de critique, la possibilité de démontrer qu’un autre monde est possible sera perdue à nouveau.

Gloria Liccioli

Dans un article paru sur le numéro du mois d’août 2015 de « Le Monde diplomatique » intitulé Des brigadistes aux djihadistes, combattre à l’etranger, le sociologue Laurent Bonelli faisait une réflexion à propos des conflits qui, au cours des 150 dernières années, avaient attiré l’enthousiasme et la participation concrète de combattants venus d’étranger, des personnes, généralement des jeunes, qui, n’étant pas directement impliquées dans la guerre, avaient décidé d’y participer par conviction idéologique. Il proposait donc un parallèle qui m’avait paru surprenant entre les volontaires de la guerre d’Espagne et les djihadistes qui rejoignent aujourd’hui l’armée de Daech.

J’y ai réfléchi beaucoup depuis le vendredi 13 novembre. Bonelli a raison, les similitudes entre les personnes qui s’enrôlaient pour combattre Franco et celles qui décident aujourd’hui d’intégrer les files de l’organisation de l’État islamique sont nombreuses : leur jeune âge ; l’adhésion à un idéal, exprimé souvent de façon plutôt sommaire et vaguement naïve (l’auteur de l’article cite quelques exemples) ; le besoin d’appartenir à quelque chose, d’éprouver la sensation électrisante d’être au centre des évènements, protagonistes de l’histoire.

Interviewé par Olivier Toscer pour le documentaire Djihad 2.0, Alain Rodier, analyste anti-terroriste et ex DGSE, inscrit l’adhésion de ces jeunes français à la djihad de l’État islamique dans le contexte d’une révolte de générations. En gros, la même raison qui poussait les étudiants du ‘68 à se rebeller contre leurs parents bourgeois et certains d’entre nous à se colorer les cheveux ou à déchirer son jean.

Dounia Bouzar, du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’Islam, dans le même documentaire raconte que le seul point commun dans les profils des filles françaises recrutées par les chasseurs de têtes de l’État islamique était le désir de faire un métier altruiste, de s’engager dans l’humanitaire, de changer le monde.

En somme, si face au besoin de faire quelque chose de grand, de lutter, confrontés au malaise d’une vie misérable/ennuyante/pas assez épanouissante, face à la rébellion compréhensible et libératrice contre les valeurs parentales imposées, au noble et légitime désir d’un monde plus juste, la seule réponse que ces jeunes européens trouvent c’est Daech, alors il y a quelque chose qui ne va pas.

On a parlé d’un manque d’intégration, de “ghettos”. Ce sont en effet des problématiques qui doivent être prises en compte et sur lesquelles il est nécessaire de réfléchir. Cependant, les futurs combattants de l’État islamique ne sont pas tous issus des “banlieues difficiles” : le bassin de recrutement s’élargit à d’autres environnements sociaux.

Nous vivons dans l’époque de la communication, nous avons tous internet et des téléphones portables, la télévision nous propose de dizaines de chaînes qui nous donnent l’illusion de la pluralité. Fils de la Révolution française, nous naissons tous “libres et égaux”, nous allons à l’école et peut-être même à l’université. On nous a dit que nous pourrions tout avoir, nous avons donc retroussé nos manches. Maintenant nous sommes précaires, freelance, compétitifs, solitaires, oppressés par la crise et l’austérité, nous sommes immigrés, réfugiés, nous sommes stressés et exploités, effrayés et malheureux, incapables de nous rendre compte que le malaise est commun et d’en trouver les responsables.

En Iran le président est formellement élu au suffrage universel, mais toutes les candidatures doivent être approuvées par le Conseil des gardiens, des religieux nommés à leur tour par le guide suprême. Dans le cadre institutionnel de nos démocraties occidentales, tout désaccord est permis, à condition que l’on reste dans un discours conforme au dogme du progrès, de la croissance et du capital.

Ce que je ressens c’est que l’espace politique de la discussion, de l’alternative et de la dissidence est resté vide, ou du moins vidé de toute influence et crédibilité.

Nous aurions besoin de nous rencontrer, de confronter nos idées, de protester et de construire. Pour l’instant on n’en parle pas, l’état d’urgence est déclaré.

Silvia Cher
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